Les enjeux de l’IA au Canada face à un monde en mutation

Un avenir d’IA au Canada : un tourbillon de changements

Dans la salle du Conseil de tutelle des Nations Unies, un espace conçu à l’origine pour superviser la transition des colonies vers l’indépendance, le monde s’est réuni en septembre dernier pour discuter d’un nouveau type de souveraineté.

Cette réunion marquait le lancement du Dialogue Mondial sur la Gouvernance de l’IA, une initiative phare de la 80e Assemblée Générale. Le Secrétaire Général António Guterres, dont le ton évoque parfois celui d’un prophète ignoré, a salué ce moment comme un triomphe du multilatéralisme agile et inclusif — une transition des principes élevés vers les rouages pratiques de l’action. Cela a été, a-t-il suggéré, une Étoile du Nord pour un monde fracturé.

Cependant, en sortant de l’ONU et en entrant dans les salles de briefing à Washington ou à Pékin, cette Étoile du Nord est obscurcie par des nuages orageux. À mi-chemin de janvier, l’optimisme diplomatique de l’automne semble relever d’une époque différente.

Le paradoxe de la gouvernance

Nous sommes entrés dans l’année du paradoxe de la gouvernance : alors que l’ONU a enfin érigé les échafaudages d’une architecture mondiale de l’IA, les États-Unis, centre de gravité de la technologie, se replient derrière des frontières nationales.

Cette dissonance se fait sentir de manière aiguë à Ottawa. Pendant des décennies, la politique étrangère canadienne reposait sur un syllogisme confortable : ce qui est bon pour l’ordre international basé sur des règles est bon pour le Canada, et ce qui est bon pour les États-Unis est généralement gérable. Cette logique s’est effondrée.

Les développements aux États-Unis

Sous Donald Trump, les États-Unis ont explicitement rejeté l’autorité internationale centralisée sur l’intelligence artificielle, préférant une souveraineté IA mercantiliste qui considère les règles multilatérales comme des entraves à la domination américaine en IA. Les récents décrets exécutifs de la Maison Blanche, visant à prévenir les réglementations au niveau des États et à consolider un marché IA unifié « America First », signalent un repli sur les régimes de sécurité collaborative que nous avons défendus au Sommet du G7 à Kananaskis l’été dernier.

Les défis de l’ONU

Malheureusement, nous sommes politiquement attachés à la vision inclusive de l’ONU qui soutient le nouveau Panel Scientifique International Indépendant sur l’IA en tant que moteur d’évidence neutre, tout en négociant l’intégration économique avec un voisin qui défond le budget de l’institution responsable d’héberger le panel.

Face à une grave crise de liquidité provoquée par les coupes budgétaires américaines, l’ONU est contrainte de faire moins avec moins, précisément au moment où le défi de gouvernance est le plus vaste.

Le shadow stack et l’adoption de l’IA

Pendant ce temps, une opération secrète se déroule de l’autre côté du monde, ignorant les préoccupations occidentales concernant le bien-être des modèles ou l’alignement. Des nations comme le Nigéria, l’Indonésie, ainsi que la Chine, la Russie, l’Iran, Cuba et la Biélorussie, adoptent rapidement DeepSeek, un modèle open-source de Chine selon le rapport sur l’adoption mondiale de l’IA de Microsoft de 2025.

En offrant des outils performants sans les frais de licence élevés ou les garde-fous moralisateurs de la Silicon Valley, les entreprises chinoises subventionnent effectivement la numérisation du monde en développement. Cela a donné naissance à un shadow stack — un écosystème technologique parallèle qui opère en grande partie en dehors de la portée des instituts de sécurité occidentaux.

Un pivot stratégique pour le Canada

Pour les professionnels du développement canadien, cela nécessite un pivot stratégique humble : nous ne pouvons plus supposer que l’infrastructure numérique de nos partenaires ressemblera à la nôtre ou qu’elle sera soumise aux mêmes normes.

Sur le plan domestique, l’abstraction de la politique en matière d’IA se heurte à la dure réalité du paysage canadien. Le récit selon lequel l’IA est un actif sans poids, basé sur le cloud, a disparu. Nous apprenons que le cloud est en réalité un secteur industriel lourd avec un appétit vorace pour l’électricité et l’eau.

Au Québec, province qui a longtemps considéré l’hydroélectricité comme un droit illimité, Hydro-Québec prévoit que les centres de données exigeront 4,1 térawattheures d’énergie supplémentaire d’ici 2032. À Nanaimo, en Colombie-Britannique, les besoins en eau pour refroidir ces installations sont devenus un point de friction municipal.

Incohérence politique et émissions

Cette réalité physique crée une incohérence politique distincte. La poussée du gouvernement fédéral pour un calcul souverain — une tentative de garantir que le Canada ne soit pas simplement un État client des géants technologiques américains — risque de compromettre les engagements climatiques du pays.

Comme l’a noté le Canadian Union of Public Employees (CUPE), la course pour alimenter ces installations exerce des pressions pour relancer la génération de gaz naturel, ce qui pourrait doubler les émissions dans certaines régions.

Les agents d’IA et l’autonomie

Techniquement, le terrain change sous les pieds des régulateurs. L’accent mis en 2024 sur les chatbots a évolué vers les agents IA capables d’exécuter des flux de travail complexes — planification, raisonnement, et action sans intervention humaine. Les experts en IA appellent cela l’autonomie de l’ombre, mais cette semaine, les utilisateurs de Claude ont commencé à l’appeler « Cowork ».

Alors que l’agent de Claude est supposément limité aux fichiers de bureau de l’utilisateur, le Secrétaire américain à la Guerre a, par coïncidence, adopté l’IA controversée de Grok d’Elon Musk pour opérer au sein des réseaux du Pentagone, classés et non classés.

Cette émergence de l’autonomie de l’ombre, où des agents à haute capacité opèrent au sein d’infrastructures critiques sans supervision adéquate, a rendu obsolètes les cadres de conformité rétrospective.

Une crise de consentement public

Dans ce contexte de fragmentation technique et géopolitique, il existe une crise de consentement public. La semaine dernière, un membre du Conseil canadien de l’IA a décrit le moment actuel comme une expérimentation sociale massive menée sur le public sans son consentement.

Les sondages le confirment : plus de 85 % des Canadiens estiment que l’IA menace leurs moyens de subsistance, créant un delta croissant entre le discours axé sur la productivité du gouvernement et l’anxiété profondément ancrée de la population.

Vers un futur incertain

Alors que nous avançons en 2026, le rêve d’un régime de gouvernance mondiale de l’IA harmonisé semble s’amenuiser, remplacé par un régime complexe de cadres qui se chevauchent et parfois contradictoires.

Pour le Canada, la voie à suivre ne peut pas se limiter à une imitation du règlement rigide de l’UE ou de la déréglementation des États-Unis. Elle nécessitera ce que le Conseil consultatif de l’IA de l’ONU appelle une gouvernance agile, passant d’une législation statique à une assurance continue en temps réel.

Elle nécessitera la transparence sur l’utilisation de l’énergie et de l’eau des machines que nous invitons sur notre territoire. Et elle exigera une reconnaissance claire que dans la course pour construire le modèle le plus rapide, l’atout le plus précieux pourrait être la capacité institutionnelle à le gouverner.

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