L’influence des grandes entreprises sur la régulation mondiale de l’IA

Comment les grandes entreprises technologiques influencent l’avenir de la régulation de l’IA dans le monde

Les acteurs corporatifs en Chine, en Allemagne et aux États-Unis exercent une influence considérable sur la façon dont l’intelligence artificielle (IA) sera gouvernée à l’échelle mondiale. Ils élaborent stratégiquement des récits destinés à protéger leurs intérêts tout en façonnant les attentes du public et les cadres réglementaires, selon une étude récente publiée dans Big Data & Society.

Stratégies d’imaginaire : comment les acteurs corporatifs façonnent la gouvernance de l’IA

L’étude, intitulée Strategising imaginaries: How corporate actors in China, Germany and the US shape AI governance, retrace comment 30 grandes entreprises et associations industrielles ont travaillé depuis 2017 pour orienter la conversation mondiale autour de l’éthique, de la responsabilité et de la régulation de l’IA.

Cette analyse, qui examine 102 documents d’entreprise sur six ans, conclut que les entreprises ne se contentent pas de réagir aux réglementations émergentes, mais qu’elles définissent activement les idéaux, visions et concepts de gouvernance adoptés par les décideurs, le public et les institutions internationales.

Des futurs concurrents de l’IA

L’étude cartographie les imaginaires dominants de l’IA à travers les trois grands pôles de pouvoir. Les chercheurs montrent que la Chine, l’Allemagne et les États-Unis accueillent chacune des entreprises influentes qui promeuvent des visions distinctes sur la manière dont l’IA doit être intégrée dans la société et gouvernée.

En Chine, deux imaginaires dominent le discours corporatif. Le premier, souvent promu par des géants numériques tels que Tencent et Baidu, positionne l’IA comme un moteur de développement sociétal, lié aux ambitions nationales pour une « société intelligente ». Le second imaginaire, « IA de confiance », met l’accent sur la sécurité, l’explicabilité et la responsabilité, matérialisé par des normes industrielles.

Les entreprises allemandes projettent deux imaginaires interconnectés : l’un met en avant leur conformité aux principes éthiques européens, tandis que l’autre, centré sur « l’IA made in Europe », plaide pour des réglementations différenciées et un investissement dans l’infrastructure de données indigène.

Aux États-Unis, le dominant imaginaire, « IA responsable », défend une gouvernance axée sur l’innovation et positionne les entreprises américaines comme des leaders capables de développer des normes volontaires qui réduisent le besoin d’intervention gouvernementale.

Stratégies de couverture : navigation entre la pression réglementaire et la confiance du public

L’étude identifie ce que les auteurs appellent des « imaginaires de couverture ». Cette stratégie permet aux entreprises de promouvoir plusieurs visions de la gouvernance de l’IA, leur offrant ainsi une flexibilité pour naviguer dans l’incertitude.

Par exemple, en Chine, les grandes entreprises avancent des récits optimistes sur la prospérité générée par l’IA tout en façonnant activement les normes nationales. En Allemagne, elles adoptent publiquement les ambitions réglementaires de l’UE tout en plaidant pour une réduction des restrictions en coulisse. Aux États-Unis, cette couverture prend la forme d’une flexibilité rhétorique, permettant aux entreprises de s’aligner sur des débats éthiques mondiaux tout en avançant leur modèle de gouvernance dirigé par l’industrie.

Infrastructure de gouvernance : le pouvoir caché du design corporatif

Les imaginaires corporatifs ne s’arrêtent pas à la narration ; ils façonnent directement l’infrastructure technique et institutionnelle qui gouvernera les systèmes d’IA pour des décennies. Les chercheurs documentent la manière dont les entreprises participent à l’élaboration de normes, de méthodes d’évaluation et de systèmes de certification qui deviennent des mécanismes de gouvernance de facto.

En somme, l’influence des entreprises dépasse le lobbying traditionnel. En définissant ce à quoi ressemble une IA responsable et en intégrant ces définitions dans les infrastructures techniques, les entreprises transforment leurs imaginaires en mécanismes de gouvernance durables.

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